CRIMES CONTRE L’HUMANITÉ


À quand une humanité fondée sur la justice, la paix et la tolérance ?

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Le 27 janvier est la « Journée de la mémoire de l’holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité ». Cette journée a également pour but d’intégrer à ce travail de mémoire toutes les victimes des crimes contre l’humanité. Et d’abord, pour en revenir aux victimes de la terreur nazie, outre les communautés juives d’Europe, qui en forment la majeure partie, les populations tziganes ou encore les malades mentaux.
En quoi consiste le crime contre l’humanité ?
Le crime contre l’humanité consiste en une série de crimes particulièrement graves, tels que le meurtre, l’extermination, l’esclavage, la déportation et les persécutions, lorsqu’ils sont perpétrés contre des civils, quelle que soit leur nationalité. Bien que l’expression « crime contre l’humanité » soit mentionnée dès 1915 dans une note diplomatique au sujet du massacre des Arméniens dans l’Empire ottoman, cette notion n’a été conceptualisée et juridiquement définie qu’en 1945 dans la Charte du Tribunal militaire international de Nüremberg (art. 6(c)).
Dès lors, les bases de l’approche moderne à l’égard des « crimes contre l’humanité » étaient posées. Dans la définition du « crime contre l’humanité » donnée à Nuremberg, un lien entre ce crime et un contexte de conflit armé était requis. Cette condition a d’abord été assouplie par le Statut du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (article 5), pour inclure les contextes de conflit armé non internationaux à la définition. Puis, l’exigence d’un contexte de conflit armé a complètement disparu lors de l’adoption du Statut du Tribunal pénal international pour le Rwanda (article 3) et du Statut de Rome portant création de la Cour pénale internationale (article 7), « un crime contre l’humanité » peut donc être commis en temps de guerre comme en période de paix.

Qu’est-ce qui distingue le « crime contre l’humanité » des autres crimes ?

crime contre l'humanite Holocaust
On distingue ce qui singularise le « crime contre l’humanité » des autres crimes: il est commis systématiquement en application d’une idéologie refusant par la contrainte à un groupe d’hommes le droit de vivre sa différence, qu’elle soit originelle ou acquise, atteignant par là même la dignité de chacun de ses membres et ce qui est de l’essence du genre humain. Traitée sans humanité, comme dans tout crime, la victime se voit en plus contestée dans sa nature humaine et rejetée de la communauté des hommes. Une seule disposition lui confère « au crime contre l’humanité » un régime « légal » particulier: il est imprescriptible, c’est-à-dire que ses auteurs peuvent être poursuivis jusqu’au dernier jour de leur vie.
Afin que les actes susmentionnés puissent constituer des « crimes contre l’humanité », ils doivent être commis « dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique », ce qui exclut les actes isolés ou fortuits. Cependant, un acte seul, s’il est commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique, peut être considéré comme un « crime contre l’humanité ». L’essentiel est que l’auteur du crime soit conscient de ce contexte d’attaque généralisée et systématique contre une population civile dans lequel il commet l’acte. Bien que les « crimes contre l’humanité » aient souvent lieu dans le cadre de politiques étatiques, en raison du niveau d’organisation requis et de l’ampleur des crimes, la définition n’exclut pas qu’ils soient également commis par d’autres entités, telles que des forces paramilitaires, des mouvements de guérilla, des organisations terroristes.

Une évolution importante a été la reconnaissance du viol comme faisant partie des actes pouvant constituer un « crime contre l’humanité » (article 5(g) du Statut du TPIY, article 3 du Statut du TPIR). Ce développement a ensuite été étendu à d’autres formes de violences sexuelles dans le Statut de Rome (article 7(g), voir ci-dessous).

crime contre l'humanite Hitler

L’article 7 du Statut de Rome établit une liste non-exhaustive d’actes pouvant être qualifiés de crimes contre l’humanité, lorsqu’ils sont commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique, lancée contre toute population civile, et en connaissance de cette attaque :
a. Meurtre ;
b. Extermination ;
c. Réduction en esclavage ;
d. Déportation ou transfert forcé de population ;
e. Emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international ;
f. Torture ;
g. Viol, esclavage sexuel, prostitution forcée, grossesse forcée, stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable ;
h. Persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste au sens du paragraphe 3, ou en fonction d’autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international, en corrélation avec tout acte visé dans le présent paragraphe ou tout crime relevant de la compétence de la Cour ;
i. Disparitions forcées de personnes ;
j. Crime d’apartheid ;
k. Autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale.
Selon la Convention sur l’imprescribilité des crimes de guerre et des « crimes contre l’humanité » de 1968, ces derniers, qu’ils soient commis en temps de guerre ou en temps de paix, et tels qu’ils sont définis dans le Statut du tribunal militaire international de Nüremberg, sont imprescriptibles (article 1(b)). Cette disposition n’est toutefois contraignante que pour les États ayant ratifié la Convention. De même, le Statut de Rome prévoit que les crimes pour lesquels la Cour a compétence sont imprescriptibles, ce qui inclut les crimes contre l’humanité (article 29).

crime contre l'humanite esclavage picture

Est-ce que le génocide du Rwanda fait partie du « crime contre l’humanité » ?
Mis en place au mois de mai 1995 après sa création au mois de novembre 1994 par le Conseil de sécurité de l’ONU avec compétence pour la période allant du 1er janvier au 31 décembre 1994, le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda) fut installé à Arusha, en Tanzanie.
Dès le début, les États-Unis d’Amérique firent pression afin que l’attentat du 6 avril 1994, pourtant totalement inclus dans les limites chronologiques imparties au TPIR, soit écarté de son champ d’investigation. Avec une grande constance, tous les procureurs qui se succédèrent à la tête de ce tribunal respectèrent cette étrange exclusion. Le TPIR spécialement créé pour juger les responsables du génocide, refusa donc de rechercher les auteurs de l’acte terroriste qui en fut la cause (!).
L’insolite attitude des États-Unis pose d’autant plus problème qu’en 1995, il ne faisait alors de doute pour personne que les auteurs de l’attentat du 6 avril 1994 étaient ces « Hutu extrémistes » tant de fois dénoncés par les ONG américaines. Pourquoi les États-Unis étaient-ils donc opposés à ce que la responsabilité de ces derniers dans l’attentat qui déclencha le génocide du Rwanda soit officiellement mise en évidence par une enquête du TPIR ? La réponse à cette question est peut-être que les services de Washington savaient déjà que l’attentat n’avait pas été commis par les « Hutu extrémistes »…

crime contre l'humanite Rwanda le massacre et les mensongesEn interdisant au TPIR de mener l’enquête sur l’assassinat du président Habyarimana, les Etats-Unis protégèrent donc de fait ceux qui, en détruisant en vol son avion, permirent au FPR (Front patriotique rwandais), mouvement essentiellement tutsi totalisant de 10% à 15% de la population, de s’emparer militairement d’un pouvoir que l’ethno-mathématique électorale lui interdisait de conquérir par les urnes.
Peut-on espérer une journée de la mémoire relative au génocide du Rwanda ?
Le 7 avril 2015 marque l’anniversaire du génocide perpétré contre les Tutsi et les Hutu modérés au Rwanda en 1994…. faisant environ un million de morts. En effet, le soir du 6 avril 1994, l’avion transportant deux présidents d’origine ethnique Hutu : le Président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, et son homologue burundais, Cyprien Ntaryamira, est abattu à Kigali, alors qu’il effectuait son retour de Dar-es-Salaam (Tanzanie) où un sommet régional des Chefs d’État s’était tenu pour examiner la situation politique au Burundi et au Rwanda. La même nuit, la garde présidentielle débute les massacres visant l’extermination systématique de tous les Tutsi et les Hutu modérés, qualifiés indistinctement de complices du Front patriotique rwandais (FPR-Inkotanyi). À cette époque, le pays est déjà plongé dans une guerre civile déclenchée le 1er octobre 1990 par les troupes du FPR-Inkotanyi, un mouvement politico-militaire créé en 1987 par des Tutsi rwandais exilés dans les pays voisins fin des années 50 début des années 60, des suites de violences et de massacres ayant marqué la révolution Hutu et l’abolition de la monarchie Tutsi.
Le génocide de 1994 va être décrit comme une réaction spontanée d’autodéfense des Hutu après l’assassinat de leur président par le FPR-Inkotanyi et ses complices alors qu’en réalité, ce génocide est le résultat d’un choix politique délibéré d’un groupe d’extrémistes Hutu résolu à garder le pouvoir après une série de succès militaires et politiques du FPR-Inkotanyi. Les massacres sont commandités par ce groupe d’extrémistes Hutu, composé essentiellement de militaires, de gendarmes et de policiers, mais aussi de responsables de l’administration civile et de la milice Interahamwe créée par le parti politique du Président Habyarimana, le MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement). Un gouvernement intérimaire est installé et supervise le déroulement des massacres, nombre de ses ministres assumant un rôle de premier plan. Par le biais de la radio et de la presse sous son contrôle, ce gouvernement parvient à créer une machine propagandiste pour attiser la haine contre la communauté Tutsi et à mobiliser les Hutu à son encontre.
Cette machine réussit à répandre la haine, à déshumaniser les victimes, voire à les livrer à leurs bourreaux. Dès les premières heures de la journée du 7 avril 1994, aux quatre coins du pays, les Tutsi réalisent l’ampleur du danger qui pèse sur leur vie et nombre d’entre eux abandonnent leurs domiciles et leurs biens pour tenter de trouver refuge ailleurs. Ils prennent le chemin de l’exode vers différents lieux publics, tels que les églises, les hôpitaux, les écoles, les stades, les bureaux communaux ainsi que vers les sommets des collines et des montagnes escarpées ou les forêts et marécages. Dans certaines régions, les massacres commencent aussitôt. Dans d’autres, les tueurs attendent que les personnes visées se rassemblent en grand nombre dans les lieux de refuge.
Ainsi, le mois d’avril 1994 connaît une opération massive d’extermination systématique de centaines de milliers de Tutsi et de Hutu démocrates et pacifiques. Ce mois ainsi que les trois suivants constituent incontestablement la période la plus sombre de l’histoire du Rwanda. Des autorités politiques et militaires, qui étaient jusque-là censées protéger la population et rétablir la paix et l’ordre sur toute l’étendue du pays, s’impliquent directement dans les massacres et leurs agissements poussent des centaines de milliers de citoyens ordinaires, qui n’étaient pas directement visés, à suivre leur exemple. Mis à part son intensité, ce génocide se caractérise par son extrême atrocité : les victimes sont tuées au moyen d’outils artisanaux, notamment des machettes, devenues l’outil emblématique du génocide. Les tueurs sont pour la plupart des proches de la communauté sociale de leurs victimes, parlant la même langue, ayant la même culture, les mêmes voisins, amis, voire les mêmes membres de famille. Cette trahison collective ainsi que cette rupture de liens familiaux, amicaux, professionnels et de voisinage demeurent une énigme jusqu’à ce jour.
crime conte l'humanite Rwanda 20 apresVingt et un an après, quid des ingrédients qui ont conduit au génocide ? Est-il trop tôt pour s’interroger sur l’éradication des causes qui ont conduit au génocide au Rwanda telles que le refus de l’alternance politique, l’incitation à la haine ethnique, l’impunité, le cumul de tous les pouvoirs au sein de l’Exécutif, la croissance économique non partagée et l’affaiblissement de la société civile ? Qu’en est-il de la politique de la mémoire qui ne s’ouvre pas à toutes les victimes pour leur permettre de pleurer les leurs, de les enterrer en dignité et de réclamer justice ?
Quid de Ndi Umunyarwanda (Je suis Rwandais ou Esprit rwandais ou encore Rwandité), ce nouveau programme national exhortant solennellement les Hutu à demander pardon aux Tutsi pour le crime de génocide commis par leurs parents et proches Hutu ? Le génocide serait-il devenu « péché originel » pour les Hutu, en ce sens que le Président de la République exhorte les jeunes Hutu qui étaient mineurs d’âge au moment du génocide ou qui n’étaient tout simplement pas encore nés à demander pardon ? A la place de Ndi Umunyarwanda, faudrait-il organiser un dialogue inter-Rwandais hautement inclusif auquel prendraient part différentes catégories de la société rwandaise pour débattre de la question rwandaise sans tabou ?
L’une des deux parties relatives au massacre de Rwanda a été publiée le 07 avril 2014,
par Pacifique Kabalisa
Afrique réelle, avec l’aimable autorisation de l’auteur.
Sources juridiques internationales :
Article 7 du Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale, 17 juillet 1998
Article 3 du Statut du Tribunal pénal international pour le Rwanda, 8 novembre 1994

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Quel Avenir Pour Les Enfants de Cite Soleil Impliqués Dans Des Gangs? (3ème partie)


Haïti-Observateur 21-28 janvier 2015

Par Rosie Bourget

Police Station in Cite Soleil
Depuis le début de notre sérié, relatant le phénomène de gangstérisme (le gangstérisme s’entend des activités criminelles des gangsters) a Cité Soleil, la question des gangs a été étudiée sous l’angle de l’absence des parents assassinés, ou atteints du sida, de la pauvreté et de la désorganisation sociale. La prochaine section résume certaines propositions importantes relatives aux conditions sociales dans lesquelles vivent généralement les personnes qui s’associent aux gangs.
Beaucoup ont jusqu’à tout récemment associé gangs et adolescence. Si les personnes associées aux gangs sont pour une bonne part à la fin de l’adolescence et au début de l’âge adulte, comme la majorité des délinquants d’ailleurs, la composition de ces groupes semble avoir évolué au fil du temps. On observe à cet égard une augmentation de l’étendue de l’âge de ces groupes, tant vers les plus jeunes que vers les plus âgés. En fait, les membres plus âgés ont tendance à demeurer dans ces groupes tandis que le recrutement semble se faire de plus en plus tôt. Certains estiment d’ailleurs l’étendue allant de 11 à 50 ans (Hemmati, 2006). Les groupes plus organisés et plus impliqués dans une criminalité de marché trouveront une certaine pérennité par rapport aux groupes dont la délinquance est plus expressive. Les membres impliqués dans une criminalité plus structurée seront donc plus âgés. Par ailleurs, les organismes de prise en charge pénale pour adultes sont susceptibles d’être aux prises avec des personnes associées aux gangs de plus en plus âgés.

La question de la désorganisation sociale et son impact sur l’affiliation des jeunes marginaux aux gangs figurent aussi parmi les thèmes les plus fréquemment invoqués pour expliquer le phénomène. La délinquance, de manière générale, serait vue comme le résultat de la convergence du faible statut socioéconomique, du manque de volonté de la part de l’État ou les instances concernées et de la mobilité résidentielle présents dans un quartier donné. De telles conditions seraient de plus associées à une inefficacité des institutions socialisantes à exercer un contrôle formel (par l’intermédiaire des institutions comme la police ou des agences responsables de la sécurité) et informel (par l’intermédiaire des parents, des amis ou des voisins) sur certaines personnes.

Les grands changements sociaux, on n’a qu’à penser aux bouleversements associés à l’industrialisation, à l’urbanisation, entraîneraient un désengagement des agents de socialisation traditionnels et favoriseraient l’émergence de la désorganisation sociale et, par le fait même, de la délinquance. Les groupes de déviants, comme les gangs, offriraient alors une solution de rechange en proposant un cadre, des références, une identité, des normes et des possibilités.

Néanmoins, l’impact du niveau de désorganisation sociale n’aurait pas un effet linéaire sur l’ampleur du phénomène des gangs. Les travaux sur l’effet de la mobilité résidentielle et sa relation négative avec la présence des gangs indiquent qu’un certain niveau de cohésion est nécessaire à l’émergence des gangs dans les quartiers défavorisés. Bien que le faible contrôle social contribue à l’émergence du phénomène, il semble qu’un réseau social relativement stable figure parmi les ingrédients essentiels à l’émergence de tels groupes.

Si la désorganisation sociale semble expliquer l’émergence des gangs dans les grands centres urbains, elle n’explique pas forcément l’adhésion des personnes d’un point de vue individuel. À cet égard, l’explication de la désorganisation sociale n’a reçu qu’un appui empirique au mieux mitigé. Par exemple, la synthèse des facteurs de risque individuels proposée par Klein et Maxson (2006) semble indiquer que les indicateurs criminogènes d’un quartier n’ont peu ou pas de lien avec l’adhésion à un gang chez les jeunes à risque. Un facteur comme le réseautage avec les pairs obtient quant à lui un appui beaucoup plus systématique.

Les travaux sur les adolescents impliqués dans les gangs ont permis de documenter le processus d’affiliation ainsi que les facteurs faisant partie d’un tel processus. Bien que l’objectif du présent rapport ne soit pas d’étudier l’influence des difficultés scolaires ou de la désorganisation familiale sur l’affiliation, il importe néanmoins de rappeler certaines caractéristiques des personnes associées aux gangs à cet égard.

Les personnes associées aux gangs, comme une proportion importante de délinquants d’ailleurs, proviennent de milieux familiaux souvent instables. Par exemple, un survol de certains travaux sur la question indique que la vie familiale de ces délinquants est pour le moins difficile. Il s’agit fréquemment de familles brisées ou désunies, parfois aux prises avec des problèmes politiques, de coups d’états ou de changements de gouvernement.

Plusieurs citoyens déclarent avoir été témoins et aussi victimes de violence physique. Les parents de ces délinquants ont des habiletés parentales déficitaires, lesquelles donnent lieu à des relations souvent perçues comme peu affectueuses et où l’encadrement et le contrôle parentaux font notablement défaut. Certains travaux révèlent également que les familles des jeunes associés aux gangs ont tendance à banaliser les comportements de violence. Pour certains, le manque d’encadrement parental, beaucoup plus que la qualité des relations parents-adolescents, serait un facteur déterminant dans l’adhésion aux gangs.

À l’école, ces jeunes sont aussi aux prises à plusieurs difficultés. Il n’est pas étonnant de constater que les personnes associées aux gangs éprouvent des troubles d’apprentissage et accusent généralement beaucoup de retard dans leur cheminement scolaire. Ils ont aussi tendance à avoir un taux de décrochage particulièrement élevé, ce qui peut contribuer au sentiment d’exclusion. À cet égard, Hamel et ses collaborateurs (1998) font plus que décrire les difficultés scolaires comme un simple facteur de risque menant à la délinquance. Pour eux, les problèmes scolaires s’insèrent dans le processus de marginalisation multiple (Freng et Esbenson, 2007) où les échecs et les frustrations placent le jeune dans une position où le gang devient une option viable, même satisfaisante et valorisante.
Les perspectives d’employabilité ne sont guère plus reluisantes pour les jeunes qui gravitent autour des gangs. Bien que les membres de gangs puissent obtenir des emplois légitimes, ils sont moins enclins à être employés pour de longues périodes de temps, travaillent moins d’heures et sont moins dévoués à leur travail que les non-membres de gang. Issus de milieux défavorisés, souvent peu scolarisés et éprouvant un sentiment d’isolement (Belitz et Valdez, 1994), les membres de gangs présentent donc plus de risques d’atteindre leurs objectifs d’idéal masculin traditionnel par un mode de vie délinquant empreint de domination et de compétition que par une vie rangée………(à suivre).
r_bourget@yahoo.com
MTS (Maitrise en Travail Sociale)

NÈG A PARI


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Par Rosie Bourget

Extrait de « Istwa Kreyòl »
Nèg a pari
Se w bann malapri
Ki pa nan plezantri.
Yo pran premye pri
Nan kase pari
E yo pa kon ri.
Anvan anyen yo pran lari
Ninpòt ti bri
Yo tonbe kouri.
Yo pale dri
Et yo fè bri
Pi mal pase chovsouri.
Yo renmen fi
Ki gen bèl souri
Tankou asefi.
Yo renmen fi
ki kon kwit bon diri ak tritri
Menm jan ak fifi.
Nou menm jèn fi
Si nou pa vle leve kouri
Piga nou pran Nèg a pari.

15 aout 2014

MARTIN LUTHER KING


Martin Luther King en couleur

Mais que sait-on de sa vie, au-delà du fameux discours « I have a dream » ? Jetons ensemble à tête reposée un coup d’œil.

Le 3 avril 1968, à Memphis Tennessee, Martin Luther King prononce un discours prémonitoire : « Comme tout le monde, j’aimerais vivre longtemps encore […] mais cela m’est égal maintenant […] car j’ai vu la Terre promise. Mais je ne l’atteindrai peut-être pas. Mais je veux que vous sachiez que nous, en tant que peuple, atteindrons la Terre promise. Et je suis heureux ce soir. » Le lendemain, en fin d’après-midi, alors qu’il bavarde avec ses collaborateurs au balcon du motel Lorraine, un établissement miteux du centre-ville de la capitale du blues, un coup de feu claque. King s’effondre, la nuque brisée. Il meurt une heure plus tard à l’hôpital Saint-Joseph. L’autopsie indiquera que son coeur, épuisé par treize ans de combat pour les droits civiques*, ressemblait à celui d’un homme de 60 ans, lui qui n’en avait que 39.

Alors que de son vivant King a subi les assauts de critiques virulents, que même certains de ses collaborateurs les plus loyaux se sont éloignés dans les derniers temps, King mort rassemble la nation américaine. Le 9 avril 1968, 300 000 personnes assistent à ses funérailles à Atlanta Géorgie – sa ville natale – , lors d’une journée de deuil national. Les drapeaux sont en berne, tandis que des émeutes de colère et de désespoir éclatent dans les ghettos noirs de plus de 100 villes, faisant 46 victimes.

Récipiendaire du prix Nobel de la paix, Martin Luther King est aussi le seul Américain, avec George Washington, à être commémoré, chaque année, par un jour férié le troisième lundi de janvier, et sa mémoire est honorée à travers le monde. Pourtant, que sait-on de sa vie, au-delà du fameux discours « I have a dream » ? Au-delà de la légende consensuelle et des honneurs post mortem sous lesquels son histoire disparaît ? Retour sur la vie, plus complexe qu’il n’y paraît, d’une grande figure du XXe siècle.

En 1929, année de naissance de King dans une famille de pasteurs noirs d’Atlanta, le sud des États-Unis est juridiquement et socialement régi par le système de la ségrégation qui sépare les « Blancs » des « gens de couleur » dans tous les secteurs de la vie sociale cf. p. 41 .

Martin Luther Junior Day

L’Église est une affaire de famille chez les King : sa mère, Alberta, joue comme organiste dans l’église baptiste d’Ebenezer, à Atlanta, où son propre père officie comme pasteur. Le père de King, Michael – il changera de nom dans les années 1930, préférant celui, plus respectable, de « Martin Luther » -, d’origine rurale modeste, a débuté comme pasteur dans de petites églises des environs d’Atlanta, avant d’épouser Alberta Williams en 1926 et de remplacer son beau-père à la tête de l’église d’Ebenezer en 1932.

Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, lorsque les esclaves se sont massivement convertis au christianisme, les pasteurs noirs jouent un rôle important dans les communautés afro-américaines. Pendant l’esclavage, l’Église noire, appelée « Église invisible », était quasi clandestine puisque les esclaves avaient interdiction de se réunir indépendamment de leur maître. Les prêcheurs esclaves, souvent illettrés et peu au fait de la théologie, disaient la messe la nuit ou le dimanche, dans des lieux isolés.

Après la guerre de Sécession 1861-1865, les pasteurs conservèrent leur place éminente : ils représentaient leurs fidèles auprès des autorités, organisaient souvent la résistance à la ségrégation, fournissaient des services d’assistance aux pauvres, géraient des orphelinats et des écoles… Ils choisissaient dans la parole biblique des messages de délivrance, comme le récit de Moïse menant son peuple vers la Terre promise, plutôt que la litanie, habituelle chez les Américains protestants, de la dénonciation de l’immoralité des hommes. Aux sermons d’obéissance, ils préféraient donc les paroles de compassion et la promesse d’une délivrance prochaine. Les services religieux faisaient appel à l’émotion, exprimée par la danse et la musique et permettant d’établir un lien personnel avec Dieu, considéré comme un libérateur et un ami.

Depuis la fin du XIXe siècle, les Églises noires sont regroupées en associations nationales dont les plus importantes sont l’African Methodist Episcopal Church et, surtout, la National Baptist Convention, dont le père de King est un dignitaire. Celui-ci est un pasteur noir baptiste typique : bon orateur, mais aussi chef communautaire organisant des soupes populaires pendant la Grande Dépression ou mobilisant ses ouailles pour obtenir le droit de vote.

Comme tous les enfants mâles de la bourgeoisie noire locale, Martin Luther King est élève au Morehouse College d’Atlanta ; il a deux ans d’avance. Il songe alors à une carrière de juriste, tout en se faisant connaître par son caractère aimable et son peu d’appétence pour la religion : lorsqu’un de ses camarades apprend qu’il a décidé de devenir pasteur, il s’esclaffe tant la nouvelle lui paraît incroyable !

Pourtant, en 1948, son diplôme en poche, il entre au séminaire de Crozer Pennsylvanie. Ce séjour à Crozer le transforme en étudiant acharné. Peut-être, suggère son biographe Taylor Branch, parce que, pour la première fois de sa vie, il a affaire à des condisciples blancs et qu’il entend les dépasser1. King s’initie alors à l’évangélisme social, lit Gandhi. Il est déjà réputé parmi les étudiants pour l’éloquence de ses sermons, qu’il perfectionne au moyen de cours d’art oratoire ; il apprend à scander ses discours avec ses mains, à poser sa voix.

Martin Luther King Citation

En 1951, il s’engage dans des études de doctorat de théologie à Boston University : choix pour le moins inhabituel. Les pasteurs noirs docteurs sont rarissimes et peu appréciés : ils seraient, de par leur éducation, trop abstraits pour attirer les fidèles. Mais King envisage sans déplaisir une carrière universitaire au cas où aucune église ne voudrait de lui. En juin 1953, il épouse Coretta Scott, qui jouera un rôle discret, mais essentiel dans le mouvement pour les droits civiques.

L’occasion d’un pastorat se présente cependant à King en mai 1954 : il accepte alors de diriger l’église baptiste de Dexter, à Montgomery, capitale de l’Alabama où il restera jusqu’en 1960, date à laquelle il fut nommé à l’église d’Ebenezer. Cet engagement intervient deux semaines après que la Cour suprême a rendu l’arrêt Brown v. Board of Education, le 17 mai 1954 : celui-ci déclare anticonstitutionnelle la ségrégation dans les écoles publiques. King commence ainsi sa carrière de pasteur au moment où s’amorcent les plus grands bouleversements politiques qu’ont connus les États-Unis depuis la guerre de Sécession.

Tout occupé à réorganiser son église et à écrire ses sermons, King termine sa thèse en hâte ; à tel point qu’il plagie des passages d’autres travaux, comme l’a récemment révélé l’historien Clayborne Carson, éditeur des archives King aux presses universitaires de l’université Stanford2 ! Au fond, King n’est ni un théologien important ni un intellectuel créatif. Mais il possède d’autres qualités propres aux grands pasteurs et aux grands politiques : le talent oratoire, l’opiniâtreté, le sens tactique, et aussi, sans doute, la capacité à comprendre précocement son rôle historique. Ce rôle, il a bientôt l’occasion de le faire valoir.

Depuis quelques années, les militants de la National Association for the Advancement of Colored People NAACP3 ont mis au point une stratégie pour lutter, au cas par cas, contre la ségrégation* : il s’agit de provoquer une arrestation pour déclencher un procès, puis de faire appel, en espérant que la Cour suprême finira par déclarer inconstitutionnelle la ségrégation dans le lieu concerné école, transports, etc.. La démarche a été couronnée de succès en 1946, lorsque la Cour suprême a rendu illégale la ségrégation dans les bus voyageant d’État à État. C’est cette tactique également qui a conduit à l’arrêt Brown en 1954.

Il s’agit cette fois-ci, par le même stratagème, de mettre fin à la ségrégation dans les bus locaux du Sud. Rosa Parks, couturière noire d’une quarantaine d’années, militante de la NAACP, accepte de lancer la contestation à Montgomery, dans l’Alabama. Le 1er décembre 1955, elle refuse de laisser sa place dans un bus à un voyageur blanc. Le conducteur menace d’appeler la police : « Ne vous gênez pas » , répond-elle. Elle est arrêtée sur-le-champ. Dans les jours qui suivent, les Noirs de Montgomery entament le boycott* de la compagnie de bus. L’arme du boycott n’est pas nouvelle. Elle a déjà été utilisée dans le Sud, par exemple lorsqu’en 1952 le militant Theodore Howard a appelé à ne plus fréquenter les stations-service du Mississippi, qui refusaient aux Noirs l’accès de leurs toilettes. Howard a ensuite sillonné la région pour populariser ce moyen d’action plus radical que les méthodes juridiques de la NAACP. Il est même venu discourir à Montgomery quelques jours avant l’arrestation de Parks.

Martin Luther king jr en suit bleu

Au cas où le boycott durerait, les militants créent la Montgomery Improvement Association MIA pour encourager l’entraide entre les passagers noirs. Or, King, homme neuf et qui ne connaît pas encore d’ennemis, est choisi par le chef local de la NAACP, Edgar D. Nixon, et par l’influent pasteur Ralph Abernathy, pour diriger la MIA.

« Si nous avons tort , déclare King, lors d’un meeting dans une église du centre de Montgomery, alors c’est Dieu tout-puissant qui a tortet#8194;! Si nous avons tort, alors, la justice n’est qu’un mensongeet#8194;! » La foule est enthousiaste. Un orateur est né, avec son lyrisme caractéristique, truffé de métaphores bibliques. Le boycott de Montgomery durera trois cent quatre-vingt-un jours… Plus d’un an sans transports publics ! Un système de covoiturage est mis en place avec les automobilistes et les chauffeurs de taxis volontaires, tandis que beaucoup de gens vont à bicyclette, en carriole à mule, ou simplement à pied sur des kilomètres, de leur domicile à leur lieu de travail. Une collecte de chaussures est organisée par les églises noires de tout le pays…

La compagnie de bus, dont les véhicules circulent presque à vide, se trouve au bord de la faillite. Plusieurs Blancs de la ville, furieux, rejoignent le Ku Klux Klan et le White Citizens’ Council, une organisation fondée en 1954, en principe moins violente que le Klan, mais tout aussi raciste. Des cocktails Molotov et des bâtons de dynamite sont jetés sur les maisons de King et d’Abernathy ainsi que sur des églises.

King est emprisonné deux semaines à des fins d’intimidation. Le pays tout entier tourne ses yeux vers Montgomery, et le pasteur devient une personnalité nationale. Lors de ses voyages dans le Nord pour lever des fonds, des foules se déplacent pour l’entendre. Décriée au début par des caciques de la NAACP, qui se méfient des actions militantes de masse au motif qu’elles risquent d’entraîner une réaction violente des extrémistes blancs, la mobilisation des Noirs par le boycott est couronnée de succès : en novembre 1956, la Cour suprême autorise les passagers noirs à s’asseoir où ils veulent dans les transports en commun du pays. Ce qui a commencé comme une action judiciaire s’est transformé en mouvement populaire et non violent. En cela, le boycott des bus de Montgomery est fondateur du mouvement pour les droits civiques. En outre, un homme politique est né.

Cependant, les dirigeants de la NAACP voient d’un mauvais oeil l’irruption de King sur la scène publique. L’un d’eux, Thurgood Marshall, le considère comme un « agitateur irresponsable » . Mais le vent a tourné : la résistance raciste empêche l’application des décisions de la Cour suprême. Ainsi, en 1957, à Little Rock, dans l’Arkansas, le gouverneur Orval Faubus mobilise la garde nationale et fait fermer les écoles publiques plutôt que d’accepter la déségrégation des établissements scolaires. Vers 1960, moins de 1 % des enfants noirs du Sud sont scolarisés dans des écoles intégrées. « La ségrégation aujourd’hui, la ségrégation demain, la ségrégation pour toujours ! » peut s’exclamer George Wallace, gouverneur de l’Alabama.

La nouvelle génération de militants noirs doit donc trouver d’autres moyens d’action si elle veut abattre la ségrégation et conquérir le droit de vote. En février 1960, une vague de sit-in, inspirée des méthodes de Gandhi en Inde, commence à Greensboro, en Caroline du Nord. Quatre étudiants noirs s’assoient dans la cafétéria d’un magasin Woolworth réservée aux Blancs. Les serveuses – noires – sont embarrassées, mais personne n’ose les expulser. Le lendemain, les protestataires sont 19 ; 85 le surlendemain. Puis les sit-in s’étendent à toute la région.

Autre moyen d’action : les freedom rides * « voyages de la liberté » qui consistent à faire voyager dans les États du Sud, en bus, des jeunes Noirs et Blancs, les riders, qui apportent leur soutien à la population noire et testent les lois de ségrégation. Le premier bus des freedom rides quitte Washington pour La Nouvelle-Orléans le 4 mai 1961 : le trajet est émaillé de violences, les Blancs racistes et les autorités entendant mettre fin à cette provocation. Le 13 mai, King accueille les riders à Atlanta et leur recommande de ne pas traverser l’Alabama. Peine perdue. Le lendemain, près de la petite ville d’Anniston, une foule vociférante met le feu au bus et tente de bloquer ses portes pour que les voyageurs soient brûlés vifs. Un policier les fait sortir in extremis et empêche leur lynchage.

Les rescapés, parvenus à Birmingham, sont attaqués par des membres du Klan. Plusieurs d’entre eux sont hospitalisés, avant d’être chassés en pleine nuit par les médecins qui craignent l’irruption de la foule manifestant à l’extérieur… Les riders blancs , considérés comme des traîtres à leur race, sont particulièrement visés. Les militants trouvent finalement abri dans une église noire. Leur vie est clairement en danger : le voyage doit s’interrompre. Mais d’autres sont organisés, de nouveaux riders prenant le relais de celles et ceux qui sont jetés en prison, suscitant à chaque fois des vocations.

Martin Luther King quote

Les résultats des freedom rides sont multiples. D’abord, le courage de ces quelque 450 jeunes militants prêts à mettre leur vie en péril galvanise les Noirs du Sud, notamment ceux des petites villes et des campagnes traversées par les riders 4. Ensuite, les riders contraignent le gouvernement fédéral à intervenir, lui qui restait si pusillanime. Jusqu’alors en effet, le pouvoir exécutif américain tergiversait pour déségréguer le Sud. Ainsi, le président Eisenhower, sceptique quant à la possibilité de changer la situation, n’avait consenti qu’en juin 1958 à rencontrer Martin Luther King, après que l’armée avait dû intervenir à Little Rock pour imposer la réouverture des écoles publiques.

Élu en 1960, John Fitzgerald Kennedy est personnellement favorable à la déségrégation. Lui et son frère Robert, au ministère de la Justice, interviennent fermement en faveur des droits civiques – surtout Robert, d’ailleurs, qui a persuadé John que ceux-ci constituent une priorité du mandat présidentiel. En 1961, l’Attorney General exprime la position officielle de l’administration : « Je pense que la décision de déségréguer les écoles publiques était la bonne. Mais mon avis n’a pas d’importance. C’est la loi. Certains pensent que c’était une mauvaise décision. Peu importe. C’est la loi. » A l’été 1961, il exige que les gares routières soient déségréguées et mobilise la garde nationale pour escorter les bus des riders.

Le troisième effet des freedom rides est de révéler à tous les Américains la violence des partisans de la ségrégation, par l’intermédiaire de la télévision naissante. Car le mouvement pour les droits civiques est aussi une bataille de communication. Et ça, Martin Luther King l’a compris le premier. Les méthodes d’action, les lieux d’intervention sont choisis pour bénéficier du plus grand retentissement médiatique possible. Mais le succès n’est pas toujours au rendez-vous.

Ainsi en 1961 à Albany, une petite ville tranquille de Géorgie où un groupe très actif de militants organise, à partir de l’été, des manifestations, des sit-in, des boycotts : le but est de mobiliser la population noire et de pousser les autorités locales à intervenir brutalement, ce qui attirerait l’attention des médias et pousserait le gouvernement à réagir.

King arrive à Albany en décembre pour évaluer la situation et donner des conseils. Mais le chef de la police, Laurie Pritchett, a compris qu’il doit éviter les confrontations violentes ainsi que le regroupement des militants arrêtés dans la même prison. En outre, les manifestants commettent l’erreur de protester trop généralement contre la ségrégation, sans choisir un lieu ou une institution précise qui cristalliserait les énergies. Et puis des divisions se font jour entre les jeunes Noirs radicaux, qui veulent en découdre avec la police, et King, qui tient aux principes de non-violence. Le mouvement s’étiole peu à peu. Mais la leçon d’Albany : déterminer un objectif précis pour garantir l’efficacité de la contestation est retenue pour la suite.

L’attention du pasteur se déplace alors vers Birmingham, dans l’Alabama voisin. King s’y rend au printemps 1963, à la demande d’un pasteur local, Fred Shuttleworth, militant des droits civiques, qui a échappé à plusieurs attentats du Ku Klux Klan*. Ensemble, ils mettent au point le projet « C » comme « Confrontation » visant à exposer crûment la violence de la police locale, et en particulier de son chef, « Bull » O’ Connor. Une manifestation réunissant des hommes, des femmes et des enfants est organisée contre laquelle les forces de l’ordre utilisent des lances à eau redoutables 50 kilogrammes de pression par centimètre carré, des gaz lacrymogènes, des chiens d’attaque.

Le spectacle des manifestants lacérés par les crocs des chiens et culbutés par les jets d’eau fait le tour du monde. Plus de 3 000 personnes sont emprisonnées, parmi lesquelles Martin Luther King. C’est lors de ce séjour en prison que le pasteur écrit sa fameuse « Lettre de la prison de Birmingham », où il affirme la nécessité de la désobéissance civique et des actions de protestation non violentes, aux résultats sans doute plus rapides que les décisions juridiques ou législatives : « Pendant des années j’ai entendu le mot «attendez», mais c’est un mot qui signifie «jamais». […] Nous attendons depuis plus de trois cent quarante ans… il y a un moment où la patience est à bout, et où les hommes ne veulent plus vivre dans les abysses du désespoir. »

Martin Luther King live together

Les violences de Birmingham se solderont, le 15 septembre 1963, par la mort de quatre adolescentes dans un attentat perpétré par des membres du Klan dans une église baptiste connue pour être un centre actif du mouvement des droits civiques ; deux autres jeunes de 13 et 16 ans seront tués, à leur tour, par la police, lors de la manifestation de protestation qui suivra.

Mais Martin Luther King se trouve déjà sur d’autres fronts. A l’été 1963, une grande manifestation pour les droits civiques est prévue à Washington. Tous les militants ne s’accordent pas sur son objectif. S’agit-il de soutenir Kennedy face aux démocrates sudistes du Congrès les partisans les plus acharnés de la ségrégation, comme le souhaitent les plus modérés, ou de dénoncer la mollesse de l’administration fédérale, comme l’entendent les plus radicauxet#8194;? Pour King, cette marche doit servir à présenter devant la Maison-Blanche les revendications des Noirs et démontrer la popularité nationale du mouvement. Et puis Washington est alors une ville très sudiste, avec une majorité noire vivant dans des conditions de pauvreté sordide, soumis à une très dure ségrégation.

En prévision de l’événement, les télévisions ont installé plus de caméras que pour l’inauguration officielle du président. Dans la matinée du 28 août, une myriade de bus, d’automobiles et de trains convergent vers la capitale, déversant sur les pelouses du mall plus de 250 000 personnes venues de tout le pays. Dans la moiteur de la fin d’après-midi, après d’autres orateurs, King prend enfin la parole.

Avec ses intonations caractéristiques, il dénonce l’oppression, promet de continuer la lutte jusqu’à la victoire, affirme que les Noirs ne seront pas satisfaits tant qu’on les parquera dans des ghettos sans espoir, demande que justice passe. Le discours est écrit, bien écrit même, mais pas inoubliable. Cependant, une fois sa lecture achevée, King se lance dans une improvisation à la rhétorique typique des sermons des églises baptistes noires, notamment par l’utilisation de l’anaphore, c’est-à-dire la répétition d’un mot ou d’un groupe de mots :
« I have a dream » est répété huit fois, « let freedom ring » « que la liberté résonne » quatre ; à chaque fois, la foule approuve en criant « Amenet#8194;! » cf. p. 43 .

Ce discours ne met pas fin au racisme ni à la pauvreté ; il n’empêchera pas les ghettos d’exploser et les partisans de la ségrégation de dynamiter les églises et de brûler des croix enflammées. Mais il transforme une manifestation en événement historique par le rappel des idéaux de justice et d’égalité, par la demande que la couleur de peau ne soit pas un handicap ou un malheur aux États-Unis. Exactement un siècle plus tôt, Lincoln avait prononcé son discours d’abolition de l’esclavage sur le champ de bataille de Gettysburg. Le discours de King lui fait écho, et se hisse à son niveau.

Dans la foulée du discours de Washington, le magazine Time fait de King son « homme de l’année » pour 1963. Surtout, le prix Nobel de la paix lui est attribué l’année suivante. La place centrale de King dans le mouvement des droits civiques est reconnue par tous.

Dans son discours de remerciement à l’université d’Oslo, le 11 décembre 1964, King suggérera que le prix lui a été attribué pour saluer la méthode de la non-violence*, et il élargira son propos aux questions de pauvreté : « Les nations opulentes doivent faire leur possible pour combler le gouffre entre la minorité riche et la majorité pauvre. » Mais King, tenté de « rester au sommet de la montagne » , affirme aussi qu’il doit « retourner dans la vallée, une vallée où des milliers de Noirs sont brutalisés, intimidés, et parfois tués dès qu’ils tentent de s’inscrire sur les listes électorales pour exercer leur droit de vote5 » .

Dans la « vallée », King y est retourné dès les premiers mois de 1965. Il s’agit en effet d’oeuvrer pour que partout les Noirs puissent s’inscrire normalement sur les listes électorales. Ainsi à Selma, dans l’Alabama, seuls 1 % des habitants noirs peuvent voter, la commission d’inscription n’ouvrant ses portes que deux jours par mois, selon des horaires imprévisibles… En 1965, trois marches de protestation sont organisées, de Selma à Montgomery, à 80 kilomètres. La première, le 7 mars, est bloquée par la police sur un pont enjambant la rivière Alabama : 17 marcheurs sont blessés, certains gravement, au cours de cette journée passée à la postérité sous le nom de « Bloody Sunday » « dimanche sanglant ». La deuxième marche, deux jours plus tard, menée par King, rebrousse chemin pour éviter une nouvelle confrontation. La troisième marche intervient le 19 mars 1965. King en est. Le cortège est immense sur la route nationale 80 qui rejoind Montgomery, essuyant sur son passage insultes et coups.

Les événements de Selma, après ceux de Birmingham et le discours de Washington, émeuvent l’Amérique tout entière. Alors que la loi en faveur des droits civiques, qui rend illégale la ségrégation dans les lieux publics, a été votée en juillet 1964 elle avait été proposée en juin 1963 par Kennedy, le président Johnson signe enfin la loi sur le droit de vote en juillet 1965 : elle interdit tous les stratagèmes juridiques pour empêcher les Noirs d’en bénéficier.

Incontestablement, ces mobilisations s’étaient révélées indispensables à l’obtention des droits civiques. Aux yeux des historiens en effet, il est clair que sans la mobilisation populaire pour les droits civiques et sa couverture par les médias, qui obligèrent le pouvoir politique à intervenir, la ségrégation serait restée en place. C’est ce que King comprit le premier : des manifestations non violentes constituaient le moyen le plus efficace pour abattre la citadelle « Jim Crow ».

King peut dès lors tourner son attention vers d’autres problèmes, au-delà du Sud. Il s’intéresse d’abord à la situation dans le nord des États-Unis. Depuis la Première Guerre mondiale, des milliers de Noirs du Sud ont migré vers les grands centres urbains du Nord où, en principe, leurs droits civiques étaient respectés. Chicago est ainsi devenu la « capitale noire » des États-Unis. Mais, si la ségrégation n’y existe pas en droit, elle est appliquée de fait : à Chicago comme à New York, Detroit ou d’autres mégapoles, les Noirs vivent dans des quartiers réservés, ghettos d’où ils ne peuvent sortir et où la misère se trouve concentrée. C’est à cette ségrégation spatiale que King tente désormais de s’attaquer cf. Andrew Diamond, p. 50 . Mais fin 1966, il quitte Chicago sans avoir réussi à améliorer la situation. Le séjour à Chicago accentue la dimension de classe dans l’analyse par le pasteur des inégalités en Amérique. En 1967 et 1968, son discours politique se gauchise : King dénonce les méfaits du capitalisme et souhaite même que les États-Unis se dirigent vers une forme de « socialisme démocratique ». Tout en condamnant le communisme, matérialiste et dictatorial, il exprime des idées qui le placent à gauche du Parti démocrate et l’isolent des élites politiques. En outre, son opposition à la guerre du Vietnam, exprimée mezzo voce dès 1965, puis vigoureusement à partir de 1967, lui aliène le gouvernement et attise les soupçons du FBI.

Le point culminant de l’évolution politique de King est la Poor People’s Campaign , la « campagne des pauvres gens », lancée en 1968 afin de mobiliser les plus démunis selon les recettes éprouvées des droits civiques. Le projet consiste à faire converger les « pauvres gens » vers Washington afin de réclamer un salaire minimum, de meilleures conditions de logement, etc. Mais King ne parvient pas à entraîner avec lui les autres figures des droits civiques, qui considèrent ses demandes comme irréalistes et risquant d’entraîner, par réaction, le retour des conservateurs au pouvoir. C’est dans cette situation difficile que King se trouve, le 4 avril 1968, lorsque sa vie prend brutalement fin sur le balcon du motel Lorraine.

Cette dernière phase de la vie de King fait l’objet de moins d’attention publique et scientifique que les années de gloire qui précèdent. Elle témoigne d’un homme moins consensuel que son mythe post mortem . D’un homme de plus en plus seul et fatigué qui réfléchit à la manière d’élargir le mouvement qu’il a initié treize ans plus tôt à des questions qui ne sont plus seulement raciales, mais qui relèvent de la place des États-Unis dans le monde et des inégalités sociales produites par leur économie. Un programme sans doute trop ambitieux, eu égard à un rapport de force politique qui ne lui est pas favorable sur ces terrains-là.

Alors qu’aujourd’hui, à la veille d’une élection présidentielle décisive qui verra peut-être un Noir entrer à la Maison-Blanche, les Américains s’interrogent à nouveau sur la signification d’une guerre lointaine ainsi que sur les disparités criantes de leur société, il est permis de penser que le message de King n’a pas perdu sa pertinence.
Source : l’Histoire, le magazine de référence des passionnés de l’histoire

Quel Avenir Pour Les Enfants de Cité Soleil Impliqués Dans Des Gangs? (2ème partie)


Cite Soleil en jaune

Haiti-observateur 15-22 janvier 2015

Par Rosie Bourget

Certaines personnes se servent des enfants de la Cité Soleil pour espionner des personnes soupçonnées d’être des hommes/femmes d’affaires et des gens vivant dans la diaspora. Elles les utilisent comme appâts lors d’opérations criminelles et, dans certains cas, elles les recrutent pour participer à des cambriolages de magasins et de maisons. Les enfants nous ont déclaré n’avoir d’autre choix que celui d’obtempérer à ce que leur demandent les chefs de gangs ou ils risquent d’être maltraités et harcelés. Certains enfants dont un parent ou les deux morts du Sida (VIH) sont recueillis par des inconnus mais ils n’y connaissent que maltraitance ou négligence et ils finissent quand même à la rue.

Dans le cadre de notre travail, nous avons interrogé de nombreux d’enfants qui nous ont avoué que le chômage, la pauvreté, la maladie, les frais de scolarité prohibitifs et une myriade d’autres facteurs sont à la base de l’augmentation du nombre d’enfants vivant dans les rues et travaillant dans des gangs. Deux facteurs supplémentaires étroitement liés ont toutefois contribué à alimenter les rangs des enfants de Cité Soleil: les mauvais traitements et l’abandon des enfants orphelins ainsi que l’impact du VIH/SIDA sur les familles et les enfants affectés ou infectés par le virus. Au cours de nos entretiens, nous avons découvert que les enfants orphelins pris en charge par des membres de la famille et les enfants dont la mère ou le père s’était assassiné, étaient beaucoup plus susceptibles d’êtres recrutés que ceux qui vivaient avec leurs deux parents biologiques.

Vous apprendrez probablement qu’un jeune homme du même âge que le vôtre est venu au parc, près de chez vous, pour lui demander s’il avait envie de faire de l’argent facilement et surtout rapidement. Car c’est sans aucun risque. En effet, beaucoup de parents croient que leurs enfants apprennent tout par le biais d’internet, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Le sexe, la drogue, le viol, la mauvaise influence, les gangs… tous ces sujets « gênants » doivent être abordés calmement avec les enfants et dans toutes les écoles primaires.
Les gangs sont partout. Que vous vivez en Haïti ou à l’étranger, vous n’avez qu’à regarder si les murs des magasins, de votre maison, votre boîte aux lettres de quartier sont peintes de graffitis particuliers et vous saurez que vous êtes dans un « territoire » appartenant à un gang. Les parents n’abordent pas les sujets relatant le gangstérisme (forme de banditisme) avec leurs enfants, comme nos parents des temps anciens ne nous parlaient surtout pas de sexualité. Pourtant, on croyait que nous avions évolué et que nous n’avions plus peur de parler des sujets tabous avec nos enfants. Cependant pour en parler, il faut savoir quoi dire et probablement, comment le dire.

Depuis plus d’une vingtaine d’années, la présence des gangs se fait sentir dans plusieurs villes d’Haïti, (zenglendo, chimè, jpp, rat pa kaka…) entre autres à Port-au-Prince, Carrefour, en Plaine, Solino, Martissant et Pétion-ville. Dans la capitale, depuis 2003, le nombre de crimes liés aux gangs n’a cessé d’augmenter et en 2012, un meurtre sur trois commis à Port-au-Prince était lié aux gangs. Bien qu’à première vue, l’adhésion à un gang peut sembler attrayante pour les jeunes, les conséquences pour ces garçons et filles sont extrêmement importantes; taxage, intimidation, prostitution, viol, drogue, vol, violence, etc. Les membres de ces organisations criminelles sont de plus en plus jeunes et malheureusement, trop souvent, nos enfants ne connaissent pas les conséquences liées à l’adhésion à un gang.

En ce qui concerne les caractéristiques des membres féminins, les recherches sont peu nombreuses. Les gangs sont généralement composés majoritairement de membres masculins. Les adolescentes occupent des fonctions auxiliaires au sein du gang. Elles ont leurs premiers contacts avec le gang alors qu’elles sont âgées entre 11 et 14 ans. Les parents des adolescentes impliquées ont un statut socio-économique faible, mais on peut quand même remarquer de jeunes adolescentes impliquées dans les gangs dont les parents ont un statut socio-économique moyen et quelquefois aisé. Les adolescentes ont une faible estime d’elle-même. Le gang représente un « pourvoyeur d’affection ».
On dit de ces adolescentes qu’elles sont allocentristes (centrées sur l’autre) et entretiennent une vision pessimiste de la réalité. Le rejet des normes sociales prend une place importante. Comme chez les garçons, elles manquent de supervision parentale. Les adolescentes accusent de lourds déficits à l’école; elles ont des difficultés au plan académique, présentent des retards pédagogiques ou de l’absentéisme.

Le phénomène des gangs est généralement décrit comme l’affaire des petits garçons et des jeunes hommes. Lorsque les filles de 10 et 15 ans et les jeunes femmes apparaissent dans le déroulement des activités du gang, elles sont généralement décrites comme des acteurs de soutien ou des victimes. Pour plusieurs, elles ne sont souvent que des objets sexuels ou perçues comme des garçons manqués, ou simplement des relations des membres, comme des sœurs, des amies ou des membres de la famille élargie. À cet égard, rares sont les études qui dépeignent les femmes comme partie prenante des décisions du groupe. Toutefois, des notes discordantes indiquent que les filles pourraient occuper une place plus importante que celle décrite traditionnellement. Certains chercheurs suggèrent que cette sous-représentation des filles est le fait de stratégies d’échantillonnage de convenance favorisées dans les enquêtes de terrain, lesquelles ne permettent pas la représentativité de l’échantillon (Moore & Hagedorn, 2001; Valdez & Kaplan, 1999).

D’autres suggèrent que les travaux traditionnels sur les gangs portaient principalement sur les groupes des grandes métropoles comme Los Angeles ou Chicago où les filles étaient sous-représentées et que les gangs de plus petites agglomérations urbaines pourraient contenir une proportion de filles légèrement supérieure, proportion atteignant parfois le cinquième voire le quart des membres (Thornberry & Porter, 2001; Thornberry Krohn, Lizotte, Smith & Tobin, 2003). À l’instar des données américaines, les données canadiennes suggèrent une faible présence des jeunes femmes dans les gangs urbains (Hemmati, 2006). Par ailleurs, plusieurs différences entre les hommes et les femmes permettent d’expliquer le fait que les jeunes femmes sont moins susceptibles d’être prises en charge par les institutions pénales pour adultes que les jeunes hommes. Parmi elles, mentionnons le fait qu’elles ont tendance à commettre sensiblement les mêmes crimes que les hommes, mais moins fréquemment, qu’elles occupent généralement un rôle de subalterne ou même d’accessoire, et qu’elles ont tendance à quitter le gang plus rapidement que les jeunes hommes……..(à suivre).
r_bourget@yahoo.com
MTS (Maitrise en Travail Sociale)