CONDAMNÉ APRÈS LE MENSONGE D’UN ENFANT, UN HOMME LIBÉRÉ APRÈS 39 ANS DE PRISON


Source: lefigaro.fr
22 novembre 2014

Ricky Jackson leaves the courthouse in Cleveland

Il avait été condamné à mort sur la base du faux témoignage d’un enfant, qui aujourd’hui devenu adulte, a avoué son mensonge. Après 39 ans derrière les barreaux, Ricky Jackson a été innocenté, un record dans un cas d’erreur judiciaire aux États-Unis.
À l’époque, Gérald Ford était président des États-Unis. Il y a 39 ans, la vie de Rikcy Jackson prenait un tour dramatique, et la justice vient seulement d’être rétablie. Ce condamné à mort noir américain de 57 ans a retrouvé la liberté vendredi à Cleveland dans l’Ohio, innocenté après 39 ans derrière les barreaux dus au mensonge d’un enfant.
Ricky Jackson avait été accusé à tort d’un meurtre en 1975 sur la base du faux témoignage d’un garçon de 12 ans qui, arrivé à l’âge adulte, a révélé qu’il avait menti et n’avait en fait jamais rien vu du crime. «La dernière fois que Ricky a goûté à la liberté, le timbre coûtait 10 cents et Billie Jean King gagnait Wimbledon», a rappelé son avocat Mark Godsey, juste après la libération dans la salle du tribunal du comté à Cleveland. «L’événement d’aujourd’hui fait de Ricky Jackson la personne innocentée qui a purgé la plus longue peine de l’histoire américaine, selon le National Registry of Exonerations», a ajouté l’avocat sur le compte Facebook de son organisation Ohio Innocence Project.
«Enfin, enfin!»
En sortant du tribunal, Ricky Jackson a déclaré n’avoir aucune «animosité» envers le témoin. «Les gens le voient comme un adulte aujourd’hui mais en 1975 c’était un môme de 12 ans et il était manipulé et forcé par la police (qui l’a) utilisé pour nous mettre en prison. J’espère aujourd’hui que cet homme mène une vie agréable.» Interrogé sur sa vie quotidienne en prison, Ricky Jackson a expliqué avoir tout fait pour se sentir digne. «Même si vous êtes en prison, vous ne pouvez pas vous considérer vous-même comme un prisonnier. J’ai décidé de rester un homme. Je savais que j’étais innocent, je devais donc continuer à me battre.»
Lors d’une audience mardi, le procureur Timothy McGinty a déclaré: «l’Etat s’incline devant l’évidence» et les charges ont été abandonnées. Les images des premiers instants de liberté de l’ancien prisonnier sont édifiantes. L’homme, stupéfait, tient son visage entre ses mains avant d’écraser une larme. «Enfin, enfin!», souffle-t-il.
Le prisonnier avait écopé de la peine capitale en mai 1975, reconnu coupable d’avoir, avec deux complices, frappé, jeté de l’acide et tiré deux coups de feu sur un homme qui était venu collecter la recette d’un magasin d’alimentation. Le tireur avait également grièvement blessé par balle la femme du propriétaire du magasin.
Ses deux compagnons d’infortune, deux frères, avaient aussi vu leur peine commuée en prison à vie, avant d’être innocentés. Mais tous trois étaient passés proches de l’exécution. Venu se rétracter officiellement devant le juge, le principal témoin Eddie Vernon, aujourd’hui âgé d’une cinquantaine d’années, avait confessé son mensonge à son pasteur et expliqué qu’il pensait alors «faire ce qu’il fallait» en aidant la police à résoudre le crime, selon Me Godsey. Pris dans la spirale du mensonge, et sous la pression des policiers, l’enfant avait dû identifier des hommes qu’il n’avait jamais vus.
«Tout le monde va vouloir s’approprier votre histoire»
«J’étais un enfant noir du quartier, pauvre et sans éducation. Un homme blanc avait été tué. Je ne connaissais rien du système judiciaire. Pensez-vous vraiment qu’à 12 ans, je pouvais faire face à ces policiers qui me criaient au visage?», a témoigné Vernon, en larmes, au tribunal, selon le récit de l’avocat.
Après près de 15.000 nuits en prison», Ricky Jackson est donc sorti sans un sou, ni vêtements d’hiver, selon l’Ohio Innocence Project, qui lui viendra en aide avant une éventuelle compensation de l’Etat. Source de fascination pour les médias, les premiers jours de liberté de Ricky Jackson risquent d’être éprouvants. Le juge McMonagle, avant de rendre sa liberté à Jackson, lui a ainsi donné le conseil suivant: «La vie est faite de petites victoires, et celle-ci en est une immense. Maintenant, j’espère que vous savez qui sont vos amis, car tout le monde va vouloir s’approprier votre histoire. J’espère que vous savez sur qui vous pouvez compter.»

video of Ricky Jackson

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MALALA : LA PLUS JEUNE RÉCIPIENDAIRE DU PRIX NOBEL


Par Rosie Bourget

malala
Quel contraste ! Alors que Jean-Caude Duvalier fut le plus jeune président-dictateur au monde, Malala est la plus jeune récipiendaire du Prix Nobel. Connue pour sa défense du droit à l’éducation des jeunes filles dans son pays, victime d’une attaque par un groupe lié aux talibans, la jeune fille pakistanaise Malala Yousafzai, est lauréate du Prix Nobel de la Paix 2014. Excellent choix de distinguer cette militante, cette courageuse « petit bout » de femme qui est une vraie résistante, une leader en herbe.
Depuis des années, l’adolescente, de loin la lauréate la plus jeune en 114 ans d’histoire du Nobel, milite pour le droit des filles à l’éducation, ce qui lui a valu d’être la cible d’une tentative d’assassinat qui a failli lui coûter la vie il y a deux ans presque jour pour jour, le 9 octobre 2012. L’adolescente était à l’école, à Birmingham (Angleterre), où elle vit depuis qu’elle y a été opérée après la tentative d’assassinat, lorsque le prix lui a été attribué, selon une porte-parole de l’entreprise de relations publiques qui gère son image.
Et dire que chez nous les filles de 17 ans n’optent pas pour l’enseignement, l’adolescente, la leader des enfants sans voix qui n’est âgée que de 17 ans, voit son combat en faveur de l’éducation des jeunes filles récompensé. Selon les Nations unies, 57 millions d’enfants en âge de fréquenter l’école primaire ne sont pas scolarisés dans le monde, dont 52% de filles.
Le choix du comité norvégien prend un relief particulier à la lumière de l’enlèvement le 14 avril dernier au Nigeria de 276 lycéennes par le mouvement islamiste Boko Haram, dont le nom signifie «L’éducation occidentale est un péché». Cet épisode a choqué la planète et déclenché un vaste mouvement de mobilisation «Bring back our girls» («Ramenez nos filles») auquel Malala a pris part aux côtés notamment de célébrités comme Hillary Clinton. À travers son combat héroïque, Malala Yousafzai est devenue une porte-parole de premier plan en faveur de l’éducation des jeunes filles.
L’adolescente pakistanaise était «à l’école comme d’habitude» vendredi matin à Birmingham, dans le centre de l’Angleterre, lorsqu’on lui a attribué le prix. Elle devait donner une conférence de presse plus tard dans la journée. Malala est «la fierté du Pakistan», s’est félicité le Premier ministre Nawaz Sharif dans un communiqué publié quelques minutes après l’attribution du prix.
La nouvelle est venue d’Oslo à 11 heures (heure de Paris). Lors d’une conférence de presse à Birmingham, en Angleterre, Malala s’est dite «fière d’être la première Pakistanaise et la première jeune femme» à obtenir le prix Nobel de la paix. «Cette récompense est pour tous les enfants sans voix, et qui doivent être entendus», a-t-elle ajouté. «Cela ne va pas m’aider, car je vais bientôt passer mon Bac, mais je suis ravie», a-t-elle souligné avec humour.
Durant son intervention, Malala a également demandé aux Premiers ministres pakistanais et indien, Narendra Modi et Nawaz Sharif, d’assister à la remise du Nobel de la Paix le 10 décembre. Les relations entre les deux sont tendues depuis la partition de l’Inde britannique en 1947. Symbole mondial de la lutte contre l’extrémisme religieux, elle avait déjà reçu, le 20 novembre 2013, le prestigieux prix Sakharov pour les droits de l’homme au Parlement européen.
A 17 ans, la jeune militante pour le droit à l’éducation devient la plus jeune Prix Nobel de la paix et la seizième femme récompensée. Elle succède au Britannique d’origine australienne Lawrence Bragg, qui avait 25 ans lorsqu’il a partagé le prix Nobel de physique avec son père en 1915. En 95 prix remis à 128 lauréats, c’est la 29e fois que le prix Nobel de la paix est remis conjointement à deux personnes.
Rappelons pour l’histoire, Malala n’a pas eu la chance de vivre pleinement son adolescence. A 15 ans, elle a été la victime d’un attentat à Mingora, lorsqu’en 2012, deux membres des talibans ont montés dans le bus scolaire, lui avaient tiré dessus, la blessant grièvement à la tête, en raison de sa campagne en faveur de la scolarisation des jeunes filles au Pakistan. Depuis, elle a rarement quitté l’œil des médias, qui ont suivi son rétablissement physique, son premier jour dans sa nouvelle école, la signature d’un accord avec un éditeur pour publier son livre… Elle a enchaîné les discours, le plus connu étant son éloquente allocution, très remarquée, aux Nations unies en juin 2013 : « Prenons nos cahiers et nos crayons. Ce sont nos armes les plus puissantes », avait alors clamé la jeune fille. Apres la sortie de son bouquin « Je Suis Malala », qui est interdit par la Fédération des Écoles Privées de Pakistan, elle est devenue une icône, une modèle pour les enfants, une voix sonore qui est entendue dans le monde entier.
L’Indien Kailash Satyarthi, l’autre récipiendaire du Prix Nobel de la paix, a estimé que ce prix constituait une « reconnaissance » de son « combat en faveur des droits des enfants ». « Je remercie le comité Nobel pour cette reconnaissance de la détresse de millions d’enfants qui souffrent », a-t-il ajouté, « ravi » de ce prix, selon des propos rapportés par l’agence Press Trust of India.
Le Co-récipiendaire du Prix Nobel de la Paix, Kailash Satyarthi a dirigé des manifestations contre l’exploitation des enfants, réduits à l’état d’esclaves dans les usines indiennes où ils effectuent des tâches pénibles à longueur de journée et sont victimes de violences, y compris sexuelles.
Devenus l’héroïnes du Pakistan et de l’Inde, le Prix Nobel ne pouvait pas aller à de meilleures personnes, en particulier la courageuse Malala. Justice lui est rendue en quelque sorte avec la plus prestigieuse des récompenses. Bravo Malala, Bête noire des talibans qui ont attenté à sa vie à cause de son engagement pour l’éducation des filles, Malala Yousafzai a reçu vendredi 10 octobre 2014 le prix Nobel de la paix, aux côtés de Kailash Satyarthi, activiste indien pour les droits des enfants. Son combat ne fait que commencer dans ce vaste monde musulman en dérive. Son combat doit servir d’exemple et rappeler qu’il fut un temps ou de vrais musulmans loin des idées intégristes, ont failli créer le paradis sur terre à Andalousie en s’associant aux gens du livre chrétiens.
Etant mère de deux filles, je ne peux que me réjouir de cette nomination bien méritée. Il y a des milliers de victimes comme Malala en Afghanistan, au nord-Pakistan et travers le monde. Le comité a tenu à remettre le prix à un hindou et à un musulman, qui sont aussi respectivement un Indien et une Pakistanaise, dans un combat commun pour l’éducation et contre les extrémismes. Désormais installée en Grande-Bretagne dans la région des West Midlands, Birmingham, où elle a été soignée, où son père a occupé le poste de l’Education Attaché consulat du Pakistan, Malala Yousafzaï a créé une fondation à son nom et soutient les campagnes en faveur de l’éducation des enfants, en particulier au Pakistan, au Nigeria, en Jordanie, en Syrie et au Kenya.
Le prix Nobel de la paix a été décerné conjointement à la Pakistanaise Malala Yousafzaï et à l’Indien Kailash Satyarthi, tous deux activistes des droits des enfants. Agé de 60 ans, Kailash Satyarthi s’inscrit pour sa part « dans la tradition de Gandhi », selon les termes du comité Nobel, qui rappelle que cet Indien a « dirigé diverses formes de contestation et de manifestations, toutes pacifiques, contre la grave exploitation des enfants à des fins de profits financiers ». Le comité Nobel dit avoir accordé une importance particulière au fait d’avoir récompensé simultanément un hindou et une musulmane, un Indien et une Pakistanaise. Le prix sera remis aux deux lauréats à Oslo le 10 décembre, date anniversaire de la mort d’Alfred Nobel. Malala Yousafzaï est la “ fierté du Pakistan”. En espérant qu’avant la fin du siècle, un lavalassien et un duvaliériste ou un évangéliste et un vaudouisant seront la « fierté d’Haïti » qu’est la Perle des Antilles.

r_bourget@yahoo.com
MTS (Maitrise en Travail Social)

Mourir Pour Une Cause Perdue : L’histoire De Tony Bloncourt


Par Rosie Bourget

Ce billet retrace l’itinéraire d’un jeune communiste haïtien presque ordinaire dans des années extraordinaires qui a rejoint la résistance intérieure française contre l’Occupation de la France par l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. Mort à l’âge de 21 ans pour une cause noble, Louis Bloncourt, dit Tony, un jeune martyre de la résistance à signaler.

Né le 25 février 1921 à Jacmel, élevé par les Pères du Saint-Esprit, c’est un jeune homme à la peau légèrement café au lait qui est issu d’une famille d’enseignants et d’intellectuels guadeloupéens, originaires de Marie-Galante, et installés en Haïti dans l’immédiat après-guerre. Son père, qui avait fait la guerre de 1914-1918, en était revenu grièvement blessé, ainsi que son oncle, Elie Bloncourt, grand aveugle de guerre (ancien député socialiste de l’Aisne), il fondera, en 1941, la première revue socialiste clandestine, « Socialisme et Liberté ».

Fin 1938, Tony vient à Paris pour y poursuivre ses études ; il y habite chez sa tante Yolande. En 1939, au moment de l’avance allemande sur Paris, il écrit à son père pour lui demander l’autorisation de s’engager, car il n’a pas l’âge requis. Dès 1940, il prend part, en août et septembre, aux premières actions organisées au Quartier latin avec son inséparable ami Christian Rizo. Il est naturellement de toutes les manifestations, celles en faveur du grand savant Paul Langevin arrêté le 30 octobre, ainsi que celle du 11 novembre 1940. Il est de toutes les actions, notamment les plus dangereuses, les missions armées menées par la jeunesse communiste du XIe arrondissement.

Fin août, lors d’un entraînement du groupe dans le bois de Lardy, Tony Bloncourt explique à ses camarades pourquoi, quelques jours plus tôt au métro Bastille, alors qu’il avait le revolver appuyé dans le dos d’un officier allemand, il n’a pu tirer : « À cette minute précise je n’ai pas vu un nazi, je n’ai vu qu’un homme ». Tuer un homme est difficile pour un humaniste.

Arrêté au Quartier latin, le 6 janvier 1942, jugé publiquement avec six autres membres des Bataillons de la jeunesse par un tribunal militaire allemand, le conseil de guerre de Paris, le 7 mars 1942, dans le cadre exceptionnel de l’Assemblée nationale; reconnu coupable de dix-sept actions armées et sabotages, il est exécuté quelques semaines plus tard à la forteresse du Mont Valérien, à Suresnes, après un simulacre de procès d’étudiants communistes mis en scène au Palais-Bourbon. Les étudiants parisiens peuvent être fiers de Tony Bloncourt et de Christian Rizo, tombés côte à côte, le 9 mars 1942, avec leurs jeunes camarades ouvriers : Peltier, Milan, Zalkinow, Hanlet et Semahya. Ses tantes et ses cousins seront ou arrêtés ou déportés.

Tony Bloncourt est le petit-neveu du député communard Melvil Bloncourt. Tony et ses camarades sont inhumés dans une fosse commune à Ivry-sur-Seine. Le commissaire de police responsable de l’arrestation des sept jeunes condamnés a obtenu ses indemnités pour sa retraite de policier.

Lettre d’un humaniste avéré (document original exposé au musée de la Résistance Nationale Champigny sur Marne), don de Gérald Bloncourt, frère de Tony Paris- Prison de la Santé, 9 mars

1942Tony Bloncourt et sa lettre

Maman, papa chéris, Vous saurez la terrible nouvelle déjà, quand vous recevrez ma lettre. Je meurs avec courage. Je ne tremble pas devant la mort. Ce que j’ai fait, je ne le regrette pas si cela a pu servir mon pays et la liberté ! Je regrette profondément de quitter la vie car je me sentais capable d’être utile. Toute ma volonté a été tendue pour assurer un monde meilleur. J’ai compris combien la structure sociale actuelle est monstrueusement injuste. J’ai compris que la liberté de vivre, ce que l’on pense, n’est qu’un mot et j’ai voulu que ça change. C’est pourquoi je meurs pour la cause du socialisme.

J’ai la certitude que le monde de demain sera meilleur, plus juste, que les humbles et les petits auront le droit de vivre plus dignement, plus humainement. Je garde la certitude que le monde capitaliste sera écrasé. Que l’ignoble exploitation cessera. Pour cette cause sacrée, il m’est moins dur de donner ma vie. Je suis sûr que vous me comprendrez, Papa et Maman chéris, que vous ne me blâmez pas. Soyez forts et courageux. Vous me sentirez revivre dans l’œuvre dont j’ai été l’un des pionniers. Mon cœur est plein de tendresse pour vous, il déborde d’amour. Je vois toutes les phases de cette enfance si douce que j’ai passé entre vous deux, entre vous trois car je n’oublie pas ma Dédé chérie.

Tout mon passé me revient en une foule d’images. Je revois la vieille maison de Jacmel, le petit lycée, les leçons de latin et M. Gousse. Ma pension au petit séminaire et le retour des vacances, mon vieux Coucoute que j’aurais voulu guider à travers la vie et mon petit Gérald. Je pense à vous de toute ma puissance, jusqu’au bout, je vous regarderai. Je pleure ma jeunesse, je ne pleure pas mes actes. Je regrette aussi mes chères études, j’aurais voulu consacrer ma vie à la science.

Que Coucoute continue à bien travailler, qu’il se dise que la plus belle chose qu’un homme puisse faire dans sa vie, c’est d’être utile à quelque chose. Que sa vie ne soit pas égoïste, qu’il la donne à ses semblables quelle que soit leur race, quelles que soient leurs opinions. S’il a la vocation des sciences qu’il continue l’œuvre que j’avais commencé d’entreprendre ; qu’il s’intéresse à la physique et aux immortelles théories d’Einstein, dont il comprendra plus tard l’immense portée philosophique.

Que mon petit Gérald, lui aussi, travaille bien et arrive à quelque chose. Qu’il soit toujours un honnête homme.

Maman chérie, je t’aime comme jamais je ne t’ai aimée. Je sens maintenant tout le prix de l’œuvre que tu as entreprise en Haïti, continue d’éduquer ces pauvres petits Haïtiens. Donner de l’instruction à ses semblables est la plus noble tâche !

Papa chéri, toi qui es un homme et un homme fort, console Maman, sois toujours très bon pour elle en souvenir de moi.

Maman Dédé chérie, tu as la même place dans mon cœur que Maman. Tous, vivez en paix et pensez bien à moi. Je vous embrasse tous bien fort comme je vous aime. Tout ce que j’ai comme puissance d’amour en moi passe en vous. Papa, sois fort.

Maman je te supplie d’être courageuse. Maman Dédé, toi aussi. Mon vieux Coucoute et mon vieux Gérald, je vous embrasse bien, bien fort. Il faut aussi embrasser maman Tata bien fort. Pensez à moi. Adieu !

Votre petit Toto.

Pour raccourcir une longue histoire, la famille Bloncourt a été durement marquée par la Grande Guerre. Yves Bloncourt, le père de Tony, a été grièvement blessé en 1917. Yves débarque avec sa femme en Haïti en 1920, avec des rêves de fortune. Leur premier fils, Louis, rapidement surnommé Tony, naît le 25 février 1921. Le couple se lance alors dans la plantation du café et des figues-bananes, mais un cyclone ravage l’entreprise en 1926. La famille déménage et le père se lance avec profit dans le négoce du café. Tony et ses deux frères, Claude et Gérald, étudient dans la pension la plus chic de Port-au- Prince.

Le jour de son exécution et de ses camarades, le 9 mars 1942, L’Humanité clandestine publie un article qui accuse Spartaco Guisco d’être un traître. Il vient d’être arrêté, il est torturé, il ne parlera pas et sera fusillé ; « Mais le parti tue une première fois cette graine d’anarchiste italien, ce brigadiste incontrôlable, en le plongeant dans la fosse aux calomnies ».

Par la volonté de sa mère, une messe sera célébrée à la cathédrale de Port-au-Prince, à la mémoire de Tony. En 1992, on a inauguré une nouvelle plaque souvenir en hommage à Tony et à ses camarades, dans le 11e arrondissement. Mais le parti communiste a voulu rayer de sa mémoire les Bataillons de la jeunesse. Tandis qu’ils envoyaient à Moscou des communiqués se glorifiant des attentats contre les officiers allemands, les responsables clandestins du parti refusaient de revendiquer ouvertement ces attentats, par crainte des réactions de l’opinion publique.

Á la Libération, le parti trouva que leurs noms avaient de regrettables consonances étrangères et il choisit ses héros, ne retenant que Pierre Georges, le Colonel Fabien, et Guy Mocquet. Brustlein, de retour en France, fut ostracisé par le Parti, qu’il finit par quitter. Le Parti chercha même à l’effacer de son histoire, oubliant systématiquement de le citer lors des commémorations. Le colonel Rol-Tanguy le traita même de salaud et de traître. Le 20 octobre 1991, à Château briant, tandis que Georges Marchais (travail leurs volontaire en Allemagne sous l’Occupation) commémorait devant un parterre de 1 500 invités, le martyre des fusillés, Gilbert Brustlein, qui voulut prendre la parole, fut expulsé par le service d’ordre du Parti et insulté par des militants. Sur ce triste et déplorable aspect de la mémoire communiste, on se reportera à l’épilogue du livre de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, intitulé Légende, mémoire et histoire.

Tony Bloncourt est mort pour ses idées. Ses motivations sont clairement explicitées dans sa lettre : « J’ai la certitude que le monde de demain sera meilleur, plus juste, que les humbles et les petits auront le droit de vivre plus dignement, plus humainement. Je garde la certitude que le monde capitaliste sera écrasé. Que l’ignoble exploitation cessera. Pour cette cause sacrée, il m’est moins dur de donner ma vie ». Si jeune soit-il, Tony fut l’un des premiers à prendre les armes contre l’occupant nazi. Quand je pense à tous nos ancêtres qui sont morts pour libérer Haïti de la France, je me suis dit qu’il faut publier cette lettre si émouvante, question de faire connaître ce brave homme à tous les Haïtiens à part entière, qui souhaitent voir une Haïti prospère. Je me rejoins à lui pour crier contre l’injustice dont les faibles et les sans voix sont victimes. L’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation d’Haïti « la vache à lait » par la France. Comment peut-on l’oublier ! À moins qu’on souffre d’amnésie rétrograde.

Condamné à la peine capitale, c’est grâce à des hommes comme Tony et Martin Luther King que nous pouvons jouir de la liberté dans laquelle nous vivons aujourd’hui. C’est grâce à Dessalines que n’importe qui sans lecture ni écriture, sans aucunes qualifications requises peut occuper n’importe quelle place en Haïti. Les résistants avaient en commun l’idée de refonder une nouvelle République, pendant qu’en Haïti les jeunes de leur âge œuvrent pour le kidnapping. Quel courage fallait-il, à ce jeune homme de 21 ans, « Tony Bloncourt », pour participer à ces actions de résistance au point de donner sa vie pour une cause sacrée !

Et du train où vont les choses, je me demande si l’on peut espérer un monde meilleur, comme a dit l’autre « Tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir». Un proverbe qui a une large connotation biblique. Dans Le Nouveau Testament, Ecclésiaste 9:2, on trouve : « Pour tous ceux qui vivent il y a de l’espérance ; et même un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort ». On l’attribue souvent à une citation du poète grec Théocrite (311-260 av. J.-C.), « L’espérance reste aux vivants », qui se trouve dans le dialogue entre Corydon et Battus, Les Bergers, Idylle IV. Sénèque, (philosophe romain vers 4 avant – 65 après J.-C.) rapporte ces paroles : Omnia… homini, dum vivit, sperandasunt, littéralement : « toutes choses peuvent être espérées pour l’homme, tant qu’il vit ». Ces mots auraient été ceux d’un citoyen de Rhodes en prison, en réponse à quelqu’un qui lui conseillait de refuser la nourriture qu’on lui jetait comme à un chien. Alors, espérons ce monde meilleur pendant qu’il est encore temps.

r_bourget@yahoo.com

MTS (Maîtrise en Travail Social)