Mourir Pour Une Cause Perdue : L’histoire De Tony Bloncourt


Par Rosie Bourget

Ce billet retrace l’itinéraire d’un jeune communiste haïtien presque ordinaire dans des années extraordinaires qui a rejoint la résistance intérieure française contre l’Occupation de la France par l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. Mort à l’âge de 21 ans pour une cause noble, Louis Bloncourt, dit Tony, un jeune martyre de la résistance à signaler.

Né le 25 février 1921 à Jacmel, élevé par les Pères du Saint-Esprit, c’est un jeune homme à la peau légèrement café au lait qui est issu d’une famille d’enseignants et d’intellectuels guadeloupéens, originaires de Marie-Galante, et installés en Haïti dans l’immédiat après-guerre. Son père, qui avait fait la guerre de 1914-1918, en était revenu grièvement blessé, ainsi que son oncle, Elie Bloncourt, grand aveugle de guerre (ancien député socialiste de l’Aisne), il fondera, en 1941, la première revue socialiste clandestine, « Socialisme et Liberté ».

Fin 1938, Tony vient à Paris pour y poursuivre ses études ; il y habite chez sa tante Yolande. En 1939, au moment de l’avance allemande sur Paris, il écrit à son père pour lui demander l’autorisation de s’engager, car il n’a pas l’âge requis. Dès 1940, il prend part, en août et septembre, aux premières actions organisées au Quartier latin avec son inséparable ami Christian Rizo. Il est naturellement de toutes les manifestations, celles en faveur du grand savant Paul Langevin arrêté le 30 octobre, ainsi que celle du 11 novembre 1940. Il est de toutes les actions, notamment les plus dangereuses, les missions armées menées par la jeunesse communiste du XIe arrondissement.

Fin août, lors d’un entraînement du groupe dans le bois de Lardy, Tony Bloncourt explique à ses camarades pourquoi, quelques jours plus tôt au métro Bastille, alors qu’il avait le revolver appuyé dans le dos d’un officier allemand, il n’a pu tirer : « À cette minute précise je n’ai pas vu un nazi, je n’ai vu qu’un homme ». Tuer un homme est difficile pour un humaniste.

Arrêté au Quartier latin, le 6 janvier 1942, jugé publiquement avec six autres membres des Bataillons de la jeunesse par un tribunal militaire allemand, le conseil de guerre de Paris, le 7 mars 1942, dans le cadre exceptionnel de l’Assemblée nationale; reconnu coupable de dix-sept actions armées et sabotages, il est exécuté quelques semaines plus tard à la forteresse du Mont Valérien, à Suresnes, après un simulacre de procès d’étudiants communistes mis en scène au Palais-Bourbon. Les étudiants parisiens peuvent être fiers de Tony Bloncourt et de Christian Rizo, tombés côte à côte, le 9 mars 1942, avec leurs jeunes camarades ouvriers : Peltier, Milan, Zalkinow, Hanlet et Semahya. Ses tantes et ses cousins seront ou arrêtés ou déportés.

Tony Bloncourt est le petit-neveu du député communard Melvil Bloncourt. Tony et ses camarades sont inhumés dans une fosse commune à Ivry-sur-Seine. Le commissaire de police responsable de l’arrestation des sept jeunes condamnés a obtenu ses indemnités pour sa retraite de policier.

Lettre d’un humaniste avéré (document original exposé au musée de la Résistance Nationale Champigny sur Marne), don de Gérald Bloncourt, frère de Tony Paris- Prison de la Santé, 9 mars

1942Tony Bloncourt et sa lettre

Maman, papa chéris, Vous saurez la terrible nouvelle déjà, quand vous recevrez ma lettre. Je meurs avec courage. Je ne tremble pas devant la mort. Ce que j’ai fait, je ne le regrette pas si cela a pu servir mon pays et la liberté ! Je regrette profondément de quitter la vie car je me sentais capable d’être utile. Toute ma volonté a été tendue pour assurer un monde meilleur. J’ai compris combien la structure sociale actuelle est monstrueusement injuste. J’ai compris que la liberté de vivre, ce que l’on pense, n’est qu’un mot et j’ai voulu que ça change. C’est pourquoi je meurs pour la cause du socialisme.

J’ai la certitude que le monde de demain sera meilleur, plus juste, que les humbles et les petits auront le droit de vivre plus dignement, plus humainement. Je garde la certitude que le monde capitaliste sera écrasé. Que l’ignoble exploitation cessera. Pour cette cause sacrée, il m’est moins dur de donner ma vie. Je suis sûr que vous me comprendrez, Papa et Maman chéris, que vous ne me blâmez pas. Soyez forts et courageux. Vous me sentirez revivre dans l’œuvre dont j’ai été l’un des pionniers. Mon cœur est plein de tendresse pour vous, il déborde d’amour. Je vois toutes les phases de cette enfance si douce que j’ai passé entre vous deux, entre vous trois car je n’oublie pas ma Dédé chérie.

Tout mon passé me revient en une foule d’images. Je revois la vieille maison de Jacmel, le petit lycée, les leçons de latin et M. Gousse. Ma pension au petit séminaire et le retour des vacances, mon vieux Coucoute que j’aurais voulu guider à travers la vie et mon petit Gérald. Je pense à vous de toute ma puissance, jusqu’au bout, je vous regarderai. Je pleure ma jeunesse, je ne pleure pas mes actes. Je regrette aussi mes chères études, j’aurais voulu consacrer ma vie à la science.

Que Coucoute continue à bien travailler, qu’il se dise que la plus belle chose qu’un homme puisse faire dans sa vie, c’est d’être utile à quelque chose. Que sa vie ne soit pas égoïste, qu’il la donne à ses semblables quelle que soit leur race, quelles que soient leurs opinions. S’il a la vocation des sciences qu’il continue l’œuvre que j’avais commencé d’entreprendre ; qu’il s’intéresse à la physique et aux immortelles théories d’Einstein, dont il comprendra plus tard l’immense portée philosophique.

Que mon petit Gérald, lui aussi, travaille bien et arrive à quelque chose. Qu’il soit toujours un honnête homme.

Maman chérie, je t’aime comme jamais je ne t’ai aimée. Je sens maintenant tout le prix de l’œuvre que tu as entreprise en Haïti, continue d’éduquer ces pauvres petits Haïtiens. Donner de l’instruction à ses semblables est la plus noble tâche !

Papa chéri, toi qui es un homme et un homme fort, console Maman, sois toujours très bon pour elle en souvenir de moi.

Maman Dédé chérie, tu as la même place dans mon cœur que Maman. Tous, vivez en paix et pensez bien à moi. Je vous embrasse tous bien fort comme je vous aime. Tout ce que j’ai comme puissance d’amour en moi passe en vous. Papa, sois fort.

Maman je te supplie d’être courageuse. Maman Dédé, toi aussi. Mon vieux Coucoute et mon vieux Gérald, je vous embrasse bien, bien fort. Il faut aussi embrasser maman Tata bien fort. Pensez à moi. Adieu !

Votre petit Toto.

Pour raccourcir une longue histoire, la famille Bloncourt a été durement marquée par la Grande Guerre. Yves Bloncourt, le père de Tony, a été grièvement blessé en 1917. Yves débarque avec sa femme en Haïti en 1920, avec des rêves de fortune. Leur premier fils, Louis, rapidement surnommé Tony, naît le 25 février 1921. Le couple se lance alors dans la plantation du café et des figues-bananes, mais un cyclone ravage l’entreprise en 1926. La famille déménage et le père se lance avec profit dans le négoce du café. Tony et ses deux frères, Claude et Gérald, étudient dans la pension la plus chic de Port-au- Prince.

Le jour de son exécution et de ses camarades, le 9 mars 1942, L’Humanité clandestine publie un article qui accuse Spartaco Guisco d’être un traître. Il vient d’être arrêté, il est torturé, il ne parlera pas et sera fusillé ; « Mais le parti tue une première fois cette graine d’anarchiste italien, ce brigadiste incontrôlable, en le plongeant dans la fosse aux calomnies ».

Par la volonté de sa mère, une messe sera célébrée à la cathédrale de Port-au-Prince, à la mémoire de Tony. En 1992, on a inauguré une nouvelle plaque souvenir en hommage à Tony et à ses camarades, dans le 11e arrondissement. Mais le parti communiste a voulu rayer de sa mémoire les Bataillons de la jeunesse. Tandis qu’ils envoyaient à Moscou des communiqués se glorifiant des attentats contre les officiers allemands, les responsables clandestins du parti refusaient de revendiquer ouvertement ces attentats, par crainte des réactions de l’opinion publique.

Á la Libération, le parti trouva que leurs noms avaient de regrettables consonances étrangères et il choisit ses héros, ne retenant que Pierre Georges, le Colonel Fabien, et Guy Mocquet. Brustlein, de retour en France, fut ostracisé par le Parti, qu’il finit par quitter. Le Parti chercha même à l’effacer de son histoire, oubliant systématiquement de le citer lors des commémorations. Le colonel Rol-Tanguy le traita même de salaud et de traître. Le 20 octobre 1991, à Château briant, tandis que Georges Marchais (travail leurs volontaire en Allemagne sous l’Occupation) commémorait devant un parterre de 1 500 invités, le martyre des fusillés, Gilbert Brustlein, qui voulut prendre la parole, fut expulsé par le service d’ordre du Parti et insulté par des militants. Sur ce triste et déplorable aspect de la mémoire communiste, on se reportera à l’épilogue du livre de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, intitulé Légende, mémoire et histoire.

Tony Bloncourt est mort pour ses idées. Ses motivations sont clairement explicitées dans sa lettre : « J’ai la certitude que le monde de demain sera meilleur, plus juste, que les humbles et les petits auront le droit de vivre plus dignement, plus humainement. Je garde la certitude que le monde capitaliste sera écrasé. Que l’ignoble exploitation cessera. Pour cette cause sacrée, il m’est moins dur de donner ma vie ». Si jeune soit-il, Tony fut l’un des premiers à prendre les armes contre l’occupant nazi. Quand je pense à tous nos ancêtres qui sont morts pour libérer Haïti de la France, je me suis dit qu’il faut publier cette lettre si émouvante, question de faire connaître ce brave homme à tous les Haïtiens à part entière, qui souhaitent voir une Haïti prospère. Je me rejoins à lui pour crier contre l’injustice dont les faibles et les sans voix sont victimes. L’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation d’Haïti « la vache à lait » par la France. Comment peut-on l’oublier ! À moins qu’on souffre d’amnésie rétrograde.

Condamné à la peine capitale, c’est grâce à des hommes comme Tony et Martin Luther King que nous pouvons jouir de la liberté dans laquelle nous vivons aujourd’hui. C’est grâce à Dessalines que n’importe qui sans lecture ni écriture, sans aucunes qualifications requises peut occuper n’importe quelle place en Haïti. Les résistants avaient en commun l’idée de refonder une nouvelle République, pendant qu’en Haïti les jeunes de leur âge œuvrent pour le kidnapping. Quel courage fallait-il, à ce jeune homme de 21 ans, « Tony Bloncourt », pour participer à ces actions de résistance au point de donner sa vie pour une cause sacrée !

Et du train où vont les choses, je me demande si l’on peut espérer un monde meilleur, comme a dit l’autre « Tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir». Un proverbe qui a une large connotation biblique. Dans Le Nouveau Testament, Ecclésiaste 9:2, on trouve : « Pour tous ceux qui vivent il y a de l’espérance ; et même un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort ». On l’attribue souvent à une citation du poète grec Théocrite (311-260 av. J.-C.), « L’espérance reste aux vivants », qui se trouve dans le dialogue entre Corydon et Battus, Les Bergers, Idylle IV. Sénèque, (philosophe romain vers 4 avant – 65 après J.-C.) rapporte ces paroles : Omnia… homini, dum vivit, sperandasunt, littéralement : « toutes choses peuvent être espérées pour l’homme, tant qu’il vit ». Ces mots auraient été ceux d’un citoyen de Rhodes en prison, en réponse à quelqu’un qui lui conseillait de refuser la nourriture qu’on lui jetait comme à un chien. Alors, espérons ce monde meilleur pendant qu’il est encore temps.

r_bourget@yahoo.com

MTS (Maîtrise en Travail Social)

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